1. Cinq statuts freelance, cinq logiques fiscales
Devenir freelance en 2026 commence par un choix de statut. Cinq options dominent le marché : l'auto-entrepreneur (micro-entrepreneur), l'entreprise individuelle au réel, l'EURL, la SASU et le portage salarial. Chacun obéit à une logique fiscale et sociale propre, avec un point d'équilibre différent selon le chiffre d'affaires, la marge et la durée de l'activité.
Aucun statut n'est intrinsèquement meilleur : le bon arbitrage dépend de votre CA prévisionnel, de votre taux de charges réel, de votre besoin de protection sociale et de votre horizon (transition courte vs activité pérenne).
À retenir : en deçà de 50 000 € de CA prévisionnel, la micro-entreprise reste imbattable sur la simplicité. Au-delà de 80 000 €, l'EURL à l'IS ou la SASU deviennent rapidement plus rentables si vos charges réelles dépassent les abattements forfaitaires.
2. Auto-entrepreneur 2026 : seuils, abattements et cotisations
Le régime micro-fiscal et micro-social reste accessible tant que le chiffre d'affaires ne dépasse pas les seuils annuels suivants :
| Activité | Seuil CA HT | Abattement fiscal | Cotisations sociales |
|---|---|---|---|
| Vente de marchandises | 188 700 € | 71 % | 12,3 % |
| Prestations BIC | 77 700 € | 50 % | 21,2 % |
| Prestations BNC / libéral | 77 700 € | 34 % | 23,2 % |
Au-delà de ces seuils deux années consécutives, le statut bascule automatiquement vers l'EI au réel. La TVA devient exigible dès 39 100 € (prestations) ou 101 000 € (vente) avec une tolérance majorée pendant un an.
Revenu net micro-BNC = CA × (1 − 23,2 %) − impôt sur CA × 66 %
3. EI au réel : la transition naturelle après la micro
L'entreprise individuelle au régime réel permet de déduire les charges réelles (loyer pro, matériel, déplacements, formation, sous-traitance) du chiffre d'affaires. Les cotisations sociales TNS s'appliquent au bénéfice imposable, pas au CA.
Le taux global de cotisations TNS oscille entre 35 % et 45 % du bénéfice (maladie, retraite de base, complémentaire, invalidité-décès, allocations familiales, CSG-CRDS). Depuis 2022, le patrimoine personnel du freelance est automatiquement protégé : seul le patrimoine affecté à l'activité peut être saisi.
Bascule pertinente dès que vos charges réelles dépassent l'abattement forfaitaire micro (50 % pour BIC, 34 % pour BNC). Exemple : un développeur en BNC à 60 000 € de CA avec 25 000 € de charges réelles a un bénéfice imposable de 35 000 € — bien plus favorable que la base 39 600 € en micro après abattement 34 %.
4. EURL et SASU : passer en société pour optimiser
Au-delà de 70 000 à 80 000 € de bénéfice annuel, le passage en société (EURL à l'IS ou SASU) devient mécaniquement intéressant car il permet d'arbitrer entre rémunération et dividendes.
| Critère | EURL (IS) | SASU |
|---|---|---|
| Statut social dirigeant | TNS (SSI) | Assimilé salarié |
| Cotisations sur rémunération | ~45 % | ~80 % (charges patronales incluses) |
| Cotisations sur dividendes | Oui > 10 % du capital | Non (flat tax 30 % seule) |
| IS | 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice, puis 25 % | |
| Couverture chômage | Non | Non (mais ATI possible) |
À retenir : l'EURL à l'IS reste la plus efficace pour un freelance solo qui veut rémunérer en TNS et capitaliser ensuite. La SASU coûte plus cher en cotisations mais offre une meilleure protection sociale (IJSS, retraite cadres) et facilite la sortie en dividendes.
5. Portage salarial : sécurité au prix d'une marge réduite
Le portage salarial transforme une mission freelance en contrat de travail via une société de portage qui facture le client et reverse un salaire au consultant. C'est le statut le plus sécurisant (assurance chômage, retraite cadres, mutuelle d'entreprise) mais aussi le plus coûteux.
Sur 100 € de CA HT facturés au client, l'équation type est :
- Frais de gestion société de portage : 8 à 12 % du CA HT.
- Cotisations patronales et salariales : ~45 % du salaire brut.
- Net en poche : environ 50 % du CA HT facturé.
Le seuil légal minimum est fixé à 2 552 € brut mensuel (75 % du PMSS 2026), ce qui interdit de fait le portage pour des missions courtes ou peu rémunérées. Pertinent en transition, mission longue auprès d'un grand compte qui n'accepte pas les micro-entreprises, ou pour cumuler une activité avec un complément de chômage.
6. Quel TJM viser en 2026 ?
Le taux journalier moyen (TJM) cible dépend de votre métier, de votre séniorité et de votre statut. Ordres de grandeur observés en 2026 sur les missions IT, conseil et créatif :
| Profil | TJM cible HT | CA annuel (180 j facturés) |
|---|---|---|
| Junior (0-2 ans) | 350-450 € | 63 000 - 81 000 € |
| Confirmé (3-7 ans) | 500-650 € | 90 000 - 117 000 € |
| Senior / expert (8 ans et +) | 700-900 € | 126 000 - 162 000 € |
TJM minimum = (Revenu net visé + charges + provision retraite) / jours facturables
Règle pragmatique : ne comptez jamais plus de 180 à 200 jours facturables par an (sur 220 jours ouvrés). Le reste part en prospection, formation, administratif, vacances et imprévus.
7. Étude de cas : développeur BNC à 80 000 € de CA
Prenons un développeur freelance à 80 000 € de CA HT annuel, avec 15 000 € de charges réelles (matériel, abonnements, formation, local). Comparatif des trois statuts pertinents :
| Statut | Base imposable | Cotisations | Net estimé |
|---|---|---|---|
| Micro BNC (hors seuil) | N/A (seuil dépassé) | — | — |
| EI au réel | 65 000 € (CA − charges) | ~26 000 € (40 %) | ~39 000 € avant IR |
| EURL à l'IS | 35 000 € rém. + 25 000 € dividendes | ~16 000 € | ~44 000 € avant IR |
| Portage salarial | 80 000 € CA | ~40 000 € | ~40 000 € net après IR |
L'EURL à l'IS sort gagnante d'environ 4 000 à 5 000 € net annuel grâce à l'arbitrage rémunération/dividendes et au taux d'IS réduit à 15 % sur les premiers 42 500 € de bénéfice.
8. Optimiser la protection sociale (Madelin, PER, prévoyance)
Le TNS bénéficie d'une couverture sociale obligatoire faible : IJSS limitées, retraite de base modeste, aucun chômage. Trois leviers permettent de combler le retard tout en réduisant la base imposable.
- Mutuelle Madelin : déductible du bénéfice imposable dans la limite de 3,75 % du bénéfice + 7 % du PASS (soit ~6 800 € en 2026).
- PER individuel (anciennement Madelin retraite) : déduction fiscale jusqu'à 10 % du PASS (4 710 € en 2026) ou 10 % des bénéfices dans la limite de 8 PASS. Pour un freelance à 35 % de tranche marginale, chaque euro versé coûte 0,65 €.
- Prévoyance TNS (décès, invalidité, ITT) : cotisation type 70 à 150 €/mois pour une couverture décente. Indispensable car la SSI ne verse rien pendant les 3 premiers jours d'arrêt et plafonne ensuite à ~58 € / jour.
À retenir : sur 80 000 € de bénéfice, un freelance peut déduire jusqu'à 11 500 € (Madelin + PER) en restant confortable sur sa trésorerie. Économie d'IR à 30 % : ~3 450 € chaque année.
9. TVA : franchise en base ou régime réel
Tant que le CA reste sous 39 100 € pour les prestations (101 000 € pour la vente), vous facturez en franchise de TVA avec la mention « TVA non applicable, art. 293 B du CGI ». Au-delà, la TVA devient exigible et vous passez au régime réel (déclaration mensuelle ou trimestrielle).
Pour un freelance B2B (clients entreprises), facturer la TVA est neutre car le client la récupère. Le freelance peut alors déduire la TVA sur ses propres achats (matériel, abonnements, frais pro) — c'est souvent un gain net. Pour un freelance B2C, la TVA renchérit le prix client : la franchise reste préférable tant que possible.
10. Trésorerie, provisions et règles d'or comptables
Trois règles à appliquer dès le premier euro facturé :
- Provisionner 35 à 45 % du CA encaissé sur un compte séparé pour couvrir cotisations sociales et impôt à venir (varie selon statut).
- Réserver 1 à 3 mois de charges en trésorerie pour absorber un trou de prospection ou un client défaillant.
- Facturer mensuellement avec un délai de paiement court (15 à 30 jours), et appliquer des pénalités contractuelles (intérêts légaux + indemnité forfaitaire 40 €).
11. ACRE, allocation chômage et cumul activité
L'ACRE (Aide à la Création ou à la Reprise d'Entreprise) réduit les cotisations sociales de 50 % pendant 12 mois pour les créateurs éligibles (demandeurs d'emploi indemnisés ou non, RSA, jeunes 18-25 ans, etc.).
En sortie de salariat, vous pouvez choisir entre maintenir l'ARE (allocation chômage) en réduisant votre activité freelance, ou opter pour l'ARCE (versement en capital de 60 % du reliquat d'ARE en deux fois). Le bon choix dépend de la durée prévisible avant rentabilité.
L'ATI(Allocation des Travailleurs Indépendants), ouverte aux freelances en cessation, plafonne à 26,30 € par jour sur 182 jours maximum sous conditions strictes (CA > 10 000 € deux des trois dernières années, revenus inférieurs au RSA, etc.).
12. Questions fréquentes
À partir de quel CA passer de la micro à l'EI au réel ?
Dès que vos charges réelles dépassent l'abattement forfaitaire de la micro (50 % en BIC, 34 % en BNC, 71 % en vente). En pratique, dès 40 000 à 50 000 € de CA avec des charges significatives (local, matériel, sous-traitance), l'EI au réel devient plus avantageuse, même si elle alourdit la comptabilité.
EURL ou SASU pour un freelance solo ?
L'EURL à l'IS reste plus efficace fiscalement pour un solo qui n'a pas besoin d'IJSS élevées : ~45 % de cotisations TNS sur rémunération vs ~80 % en SASU (charges patronales et salariales cumulées). La SASU est préférable si vous voulez une couverture maladie maternité étendue, ou anticiper l'entrée d'investisseurs.
Le portage salarial donne-t-il droit au chômage ?
Oui : le consultant en portage est salarié de la société de portage. À la fin d'une mission, il bénéficie de l'assurance chômage classique (ARE) sous réserve d'avoir cotisé au moins 6 mois sur les 24 derniers mois. C'est l'avantage majeur du portage face à la micro ou à l'EI.
Quel salaire minimum me verser en SASU ?
Aucun. Légalement, un président de SASU peut ne pas se rémunérer du tout et sortir les bénéfices en dividendes (flat tax 30 %). Attention toutefois : sans rémunération, vous ne validez pas de trimestres de retraite et ne cumulez pas de droits chômage si vous étiez précédemment salarié.
Faut-il déclarer ses revenus freelance en cas de cumul salariat ?
Oui, toujours. Les revenus freelance s'ajoutent aux revenus salariés sur l'avis d'imposition. En micro-BNC, ils sont déclarés dans la case 5HQ (avec abattement automatique 34 %). En cas de versement libératoire, l'impôt est déjà prélevé mais le CA doit être indiqué pour le calcul du quotient familial.
Sources : Code général des impôts (art. 50-0, 102 ter, 293 B), Code de la sécurité sociale (livre VI), URSSAF — Barèmes cotisations 2026, BOI-BIC, Sécurité sociale des Indépendants (SSI), CIPAV, France Travail — ATI / ARE / ARCE, loi PACTE 2019 (PER), loi du 14 février 2022 sur la protection du patrimoine de l'entrepreneur individuel.
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