1. TNS et salarié : deux régimes, deux logiques
En France, deux grands régimes de protection sociale coexistent. Le régime général couvre les salariés du privé, les fonctionnaires assimilés et les présidents de SAS/SASU. Le régime des travailleurs non salariés (TNS) regroupe les gérants majoritaires de SARL/EURL, les entrepreneurs individuels, les auto-entrepreneurs et les professions libérales. Depuis 2018, la SSI (Sécurité Sociale des Indépendants) a remplacé le RSI et adossé la gestion au régime général, mais les barèmes et les droits restent spécifiques.
Le différentiel se joue sur trois terrains : le coût des cotisations sur un même revenu, l'assurance chômage (quasi inexistante pour les TNS) et la retraite (souvent moins bien dotée). En contrepartie, le TNS profite d'un coût social globalement réduit : 45-50 % du revenu net pour un entrepreneur individuel au réel contre 75-82 % du net pour un salarié SASU. La question n'est pas « lequel est le meilleur » mais « quel arbitrage selon votre projet patrimonial ».
2. Cotisations TNS : le double régime forfait/réel
Le TNS supporte des cotisations sociales calculées selon deux modes radicalement différents.
Auto-entrepreneur : forfait sur le chiffre d'affaires
Le micro-entrepreneur paie un taux URSSAF unique sur son chiffre d'affaires encaissé, sans déduction des charges réelles. Taux 2026 (source URSSAF) :
- 12,3 % en vente de marchandises (BIC ventes).
- 21,2 % en prestations de services BIC.
- 21,1 % en libérales CIPAV.
- 23,2 % en BNC régime général depuis 2024.
Ces forfaits incluent la CSG, la maladie, la retraite et les allocations familiales, mais excluent l'assurance chômage.
TNS au réel : 45 à 50 % du revenu professionnel
Pour un entrepreneur individuel à l'IR au réel ou un gérant majoritaire de SARL, les cotisations sont calculées sur le revenu professionnel net. Les principales lignes pour 2026 :
- Maladie-maternité : 0 à 7,20 % selon niveau de revenu, taux progressif.
- Retraite de base SSI : 17,75 % jusqu'à 1 PASS (47 100 €), puis 0,60 % sur la fraction au-delà.
- Retraite complémentaire SSI : 7 % jusqu'à 1 PASS, 8 % jusqu'à 4 PASS.
- Invalidité-décès : 1,30 % jusqu'à 1 PASS.
- Allocations familiales : 0 à 3,10 %, progressif selon revenus.
- CSG-CRDS : 9,70 % sur revenu majoré des cotisations.
- Formation professionnelle : 0,25 % (artisans), 0,29 % (commerçants).
Pour les professions libérales relevant de la CIPAV (architectes, géomètres, psychologues, ostéopathes, etc.), la cotisation retraite remplace celles de la SSI : 8,23 % jusqu'à 1 PASS + 1,87 % jusqu'à 5 PASS pour la base, et retraite complémentaire forfaitaire par classes (296 à 18 232 €/an en 2026).
3. La retraite TNS : même logique, montant plus faible
Le calcul de la pension de retraite TNS suit le principe du régime général : trimestres validés × salaire annuel moyen des 25 meilleures années (SAM) × taux. Mais deux différences pèsent lourd :
- La cotisation retraite de base TNS(17,75 %) ne dépasse pas le PASS. Au-delà, vous ne cotisez plus pour la retraite obligatoire, donc le SAM plafonne à 47 100 € en 2026 (contre 8 PASS pour Agirc-Arrco salarié).
- La retraite complémentaire SSI(jusqu'à 8 %) est inférieure aux taux Agirc-Arrco (11,79 % T1, 21,59 % T2 cumulés employeur+salarié).
À cotisations équivalentes, la pension globale d'un TNS atteint souvent 70 à 80 %de celle d'un salarié cadre au même revenu déclaré. Pour un auto-entrepreneur, la situation est plus contrastée : le forfait simplifié couvre moins de droits retraite, et il faut souvent un chiffre d'affaires significatif pour valider quatre trimestres dans l'année.
Validation des trimestres en 2026 (source URSSAF) : 1 trimestre validé = 150 SMIC horaire bruts (≈ 1 782 €), avec un maximum de 4 trimestres/an. Un auto-entrepreneur en BIC services doit réaliser environ 9 675 €de chiffre d'affaires pour valider 4 trimestres (après abattement forfaitaire : 50 % pour BIC services).
4. Chômage : l'angle mort des TNS
C'est sans doute la plus grosse différence avec le salariat. Un salarié licencié bénéficie de l'Allocation de Retour à l'Emploi (ARE), calculée à partir du Salaire Journalier de Référence (SJR). Le taux moyen approche 57 % du dernier salaire brut, avec une durée d'indemnisation pouvant aller jusqu'à 18 mois pour les moins de 53 ans (calendrier 2023 « contracyclique » encore en vigueur en 2026), ou jusqu'à 27 mois pour les 55 ans et plus.
Pour le TNS, l'Allocation Travailleurs Indépendants (ATI) est nettement plus modeste. Créée en 2019, elle verse un montant forfaitaire de 800 €/mois pendant au maximum 6 mois, sous conditions strictes :
- Activité non salariée exercée pendant au moins 2 années continues dans une même entreprise.
- Cessation d'activité résultant d'une liquidation ou redressement judiciaire, ou d'une cessation pour non-viabilité économique (constatée par un tiers de confiance depuis 2022).
- Revenus d'activité supérieurs à 10 000 €/an en moyenne sur les 2 dernières années.
- Ressources personnelles inférieures au RSA (≈ 635 €/mois en 2026 pour une personne seule).
La grande majorité des indépendants qui cessent leur activité sans procédure judiciaire n'y ont pas droit. Une assurance privée perte d'emploi (Madelin avant 2020, contrats conservés et nouveaux contrats labellisés PASS) coûte 1,5 à 3 % du revenu annuel et reste très partiellement souscrite.
5. Comparatif chiffré : 50 000 € de revenus en 2026
Pour un revenu d'activité annuel cible de 50 000 € nets de charges externes, voici le coût social et les droits ouverts pour trois statuts.
| Indicateur | TNS (EI au réel) | Salarié SASU | Salarié CDI |
|---|---|---|---|
| Revenu net visé | 50 000 € | 50 000 € | 50 000 € |
| Cotisations sociales | ≈ 22 500 € | ≈ 40 000 € | ≈ 14 200 € |
| Coût employeur / global | 72 500 € | 90 000 € | 64 200 € |
| Trimestres validés | 4/4 | 4/4 | 4/4 |
| Retraite obligatoire (taux global) | ~ 25 % | ~ 28 % | ~ 28 % |
| Chômage | ATI 800 €/6 mois | ATI 800 €/6 mois | ARE ~ 2 380 €/18 mois |
| Couverture maladie | SSI base | Régime général | Régime général |
| Pension retraite estimée nette | ~ 1 100 €/mois | ~ 1 500 €/mois | ~ 1 500 €/mois |
Estimation sur la base de 25 années cotisées au même niveau, hors surcote/décote, hors capitalisation privée (PER). Pour un calcul précis selon vos années cotisées, utilisez notre simulateur de pension de retraite 2026.
6. Compenser le manque à gagner : les leviers TNS
Un TNS lucide compense les angles morts par trois dispositifs.
- Le PER individuel(ex-Madelin). Plafond de déduction 2026 : 10 % du bénéfice professionnel + 15 % de la fraction entre 1 et 8 PASS, soit jusqu'à 87 134 €de versement annuel déductible pour un revenu plafonné. Pour une TMI à 41 %, c'est 35 700 € d'impôt économisé maximum par an.
- L'assurance prévoyance et perte d'emploi (anciennement Madelin, désormais labellisée PASS). Coût indicatif : 1,5 à 3 % du revenu pour des garanties chômage de 50 à 70 % du revenu pendant 12 à 24 mois.
- Le rachat de trimestres. Coût 2026 : 4 700 à 6 800 € par trimestre selon âge, taux d'amortissement en 6 à 10 ans selon votre TMI. Utile pour les TNS qui ont eu des années à 0 trimestres validés en début de carrière.
Combiné, un TNS qui verse 8 000 €/an sur un PER et s'assure en prévoyance privée approche la couverture sociale d'un salarié pour un coût total inférieur de 25 à 35 %.
7. Quand passer au régime général via la SASU
Pour un dirigeant unique qui valorise la sécurité sociale (famille, frais de santé, conjoint à protéger), la SASU devient pertinente même au prix de cotisations doublées. Sa logique est inverse : peu de protection patrimoniale en cas de chômage (l'ATI s'applique aussi), mais une couverture maladie et retraite alignée sur celle du régime général, avec accès aux indemnités journalières dès le 4e jour d'arrêt et aux prestations familiales pleines.
Beaucoup d'indépendants combinent les deux logiques : SASU pour encaisser leur activité avec une rémunération modeste alignée sur le PASS (maximisation des droits à retraite et indemnités journalières), puis distribution du surplus en dividendes flat-taxés à 30 %. Cette stratégie de « double rémunération » optimise le ratio revenu net / protection sociale, à condition d'avoir un excédent régulier supérieur à 30 000 €/an.
8. Comment choisir en 2026
Trois questions simples pour trancher :
- Quel niveau d'aversion au risque chômage ? Si vous démarrez seul, sans conjoint salarié et sans épargne de précaution, l'absence d'assurance chômage TNS pèse lourd. Un salariat (SASU ou portage) ouvre l'ARE en cas de licenciement économique.
- Quelle régularité de chiffre d'affaires ? Un TNS au réel ou en SASU paie ses cotisations sur le revenu déclaré. En cas d'année creuse, l'ajustement est immédiat. Le forfait auto-entrepreneur est plus simple mais ne profite pas des marges faibles (vous payez sur le CA brut).
- Quel projet patrimonial à 10 ans ?Si vous visez une cession d'activité, la SASU facilite la vente (cession d'actions). Si vous voulez maximiser votre retraite, capitalisez via un PER quel que soit le statut : la déduction fiscale fait la différence à long terme.
En résumé
Le TNS paie globalement moins de cotisations qu'un salarié, mais accède à des droits chômage très limités (800 €/mois pendant 6 mois maximum sous conditions) et à une retraite obligatoire 20-30 % inférieure à revenu équivalent. La SASU offre la couverture du salariat au prix de cotisations record. Le choix optimal dépend de votre projet, de votre tolérance au risque et de votre capacité à capitaliser via un PER et une prévoyance privée.